340. Passager (2/10)

Le soleil se lève, presque aussi crépusculaire que son aurore. La pluie est mauve – conséquence inattendue parmi d’autres. Les pavots profitent des bouleversements, recouvrent lentement la lande urbaine. On parle d’eux au futur.

Tout autour, les immeubles commencent à dessiner leurs baleines éventrées. Par vagues, le centre hospitalier suburbain, le centre de détention, le centre sportif, le centre commercial se confondent tout en découpant leurs ruines. Sensation d’un étrange compromis.

Le Passager est toujours parmi les armées. Plantations de crocs, bien propres, et de coussinets léchés. Il perçoit le bruissement dans sa peau, une onde de digestion, la cacophonie du contentement. « Petits, petits, petits, petits. »

Le tronçonnement des restes, cette sorte de ventricule qui hésite, bégaie et s’évase par cycles, s’interrompt brusquement. Pourtant, ils sont si loin. Il ne voit pas leurs yeux, il ne sent pas leur haleine, mais ils l’entendent lui. Et sa présence n’est pas souhaitée, il le comprend immédiatement. « J’ai néanmoins mon utilité, pense-t-il. J’ai ces mains qui bougent encore un peu. » Il fait des gestes, mime la caresse, au ras du sol. Se rappelle les évidences qui s’imposent en présence d’un nouveau-né : les appels suraigus, le jeu de la langue. Et la tendresse forcée.

Ça ne marche pas très bien au début. Bien sûr, quelques-uns font mine d’avancer, minaudent, léchant une patte, jouant avec une feuille en plein soleil. Rampent, se frottent le ventre dans la poussière, étalent leur longueur sous la chaleur.

Un petit roux finit par le rejoindre, passe entre ses pieds, levant la tête parfois en fermant les yeux, jouant avec un lacet. Le Passager lui gratte le dessous de la mâchoire et derrière les oreilles. Les bruits de machine reprennent la danse. « La mécanique fonctionne, pas vrai ? »

Il brise l’attente en sa compagnie.

L’autre fait comme un lien avec la foule. Un cordon permis par la distance. Et il sera l’un d’entre eux avant que le soir tombe.

Le jour, encore un jour. Et les vingt-quatre heures de la nuit.

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