001. La Porte Dérobée

Les papillons d’obsidienne lui collaient aux basques, ça lui rappelait des lucioles de ténèbre, la gourmande abstinence des insectes, ceux des entresols et des étages inférieurs. Les bestioles fondaient à l’approche de la lumière, mais pas assez vite ; elles gagnaient donc du terrain, et l’encre, le goudron, la mélasse dégueulasse, plus rien ne s’y opposerait plus dans peu de temps. L’acier des marches alvéolées ne résonnait pas, du coup. Etouffé qu’il était par la marée montante. Il sentait, à travers le cuir de ses gants, le bois de la rampe se hérisser comme une échine, relever ses picots, première ligne de l’armée de terre, celle des lances et des fléaux de Dieu. Air connu : « On ne grimpe pas le Waldorf Astoria comme une pute de banlieue », pensait-il. Chrome aurait aimé fumer, pour écraser un mégot brûlant sur une de ces choses couinantes, qui dégueulerait sa liqueur et finirait en bas-relief Rorschach.

Chrome voyait les numéros d’étage défiler avec irrégularité. Reflet des hauteurs sous plafond variant du simple au décuple en se rapprochant du ciel déteint. La dernière fois qu’il avait croisé une porte, vingt-sept paliers étaient passés à l’as. Avec les séparations s’élargissaient les gardiens de nuit. D’insectes à molosses ; de sgraffites à hauts-reliefs ; des mandibules commençaient à accrocher son manteau ; les mastications se changeaient en feulements. La routine d’une montée aux enfers, en sarabande trippante.

Pire : la lumière diminuée. La sueur, la léthargie, la scopolamine du béton armé. Il était temps que Chrome parvienne à la porte dérobée. Il pleuvait des hallebardes dehors, ça clapotait contre la vitre, pas d’orage prévu, juste cette pluie inverse et violette qui s’écrasait sous le rebord du balcon supérieur. Devant la porte, l’ombre protectrice. Chrome sortit sa pince-monseigneur taillée sur mesure – il l’avait armée avant même de quitter la voiture – et en pointa l’âme vers le chien triple qui comatait sur le pas. Le tube/acier vomit son artifice, la fournaise excava la moitié d’un visage, un autre prit feu, le dernier redressa un profil détruit pour retomber, un son mouillé, visqueux.

Tout ceci s’emboita sans le moindre bruit. Il enjamba le paillasson démoniaque, la semelle éparpillant une humeur en son jaillissement pinéal. Comme un envol de pipistrelles sur un ciel découpé, mauve, presque rose. De dehors, la ligne de l’hôtel dessinait sa ténuité d’incandescence ; dedans, c’était la soupe mauvaise. Le fond du calice. La boue des possibles.

Chrome entra directement dans la Chambre 177 Du Waldorf Astoria Du Diable.

Une Réponse vers “001. La Porte Dérobée”

  1. […] La Porte Dérobée By 1000morts Tout commence donc le 1er mars 2009. Un blog placé sous le signe du 6, donc, si l’on additionne les chiffres de la date. Un […]

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