Archive pour tikal

150. Les Douze Heures De Chrome A Tikal : Douzième Heure

Posted in meurtre with tags , on juillet 28, 2009 by 1000morts

La porte du corps ouverte, Chrome tombe nez à nez avec une douzaine de gardes armés jusqu’aux cheveux, et du lourd dans l’artillerie, à la limite du mortier – il y en a même un qui a une grosse bertha à la place du bras gauche. Autant dire que la fin de soirée commence mal pour le G-man en goguette. L’homme en black dégaine son arme réglementaire et perce des trous au hasard tant que l’effet de surprise se traduit encore en immobilité hagarde face à lui. La riposte, c’est comme la cavalerie, ça prend peut-être son temps au début, mais ça finit par débouler. Et à la limite, plus elle attend, plus les cris sont joyeux. Traduction : les quelque dix gorilles encore debout tentent joliment de lui redessiner la silhouette sur la porte refermée à coups de .38. Chrome ne prend pas son temps, ceci dit, et il n’y est déjà plus quand les balles reniflent l’endroit où il a apparu. Mais la rafale le suit comme une queue de plomb et sa vision paraît ralentir. Un vieux truc à lui, hérité de l’espace courbe d’Einstein – comme quoi, le point le plus rapide n’est pas toujours la ligne droite, à moins de pouvoir traverser une pluie de fer et en sortir vivant. Chrome est au milieu de la bande, son deuxième flingue dans sa deuxième main, celle qui tire au pif tandis que l’autre profite d’un œil pour cibler les plus coriaces, notamment la grosse bertha et son socle de viande. Souple, la panthère qu’est Chrome dégage une percée dans les rangs, ils sont maintenant huit à terre et quatre qui se tournent dans tous les sens pour trouver le gars en noir qui joue les moustiques mortels. Eux-mêmes portent une chemise blanche qui adopte le rouge pourpre qui fait fureur dans les salles de garde, à Tikal. Mais Chrome se planque derrière un corps et une moitié lui sert de rempart, histoire d’aviser la seule autre porte du coin. Problème : il y a trois molosses apeurés entre elle et lui. Chance : le demi-corps qui le cache plutôt correctement appartient au porte-bertha. Il lui faut moins d’une seconde pour insérer un doigt à la base du cortex, se connecter au réseau neuronal et prendre le contrôle du bras canon puis balancer un coup de fusil à éléphant qui fait valdinguer deux des gars et emporte carrément la moitié du troisième. En position de force, Chrome se relève lentement, s’approche du dernier des mohicans, figé dans sa glace de stupeur, appuie un tube d’acier sur son crâne et en disperse le contenu sur la marmelade de cadavre. Il inspire une gorgée d’ichor, se frotte les mains sur un morceau de chemise encore vierge, et pousse la dernière porte qui le relie au jour.

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147. Les Douze Heures De Chrome A Tikal : Onzième Heure

Posted in metamorphose with tags , on juillet 25, 2009 by 1000morts

«… Mort…» La voix résonne encore quand Chrome se relève, chancelle, fait quelques pas, tâtonne ses poches – Ils ont même reconstitué mes vêtements – dégaine son flingue et considère les onze portes qui l’entourent, dans la pièce carcérale ovale où il s’est éveillé.

On dirait que quelqu’un veut jouer.

Il ferme les yeux et regarde avec ses yeux de chair, ceux avec lesquels son agent de liaison le scanne après une mission, son agent qu’il surnomme Dieu, ses yeux de viscères, de canopes, de globes neuronaux, un passage après l’autre, les vibrations du piège. Rassemble les informations en un faisceau unique et double, assez fin pour pénétrer ses iris à travers la couche de peau.

Ils peuvent venir, j’ai de quoi les attendre. Il ne dit rien mais sa mâchoire prononce les mots du silence avec les nanomouvements du somnambule. Chrome inspire lentement, à fond – après ses yeux, il emplit ses poumons de données. Les parfums décodés, l’odeur hypnagogique, la fange du dragon endormi, l’antre des croque-mitaines, tous les fleuves de serpents nourris au sein par Tikal.

Je vous sens, mes chéris, votre puanteur dépasse l’entendement. Chrome ouvre ses mains en éclosion, étend ses bras, chaque pouce carré d’épiderme nervuré se réincarne en neurotransmetteur. Tous sons charriant leur fragment d’espace en déplacement ; tous spectacles recelant son contact, le formica de la table, la rondeur du verre, le carré rugueux de la serviette dessous ; les parfums s’imprimant sur sa langue, aspirés par les pores comme autant de gueules.

Déglinguez-moi tas de merde, fouraillez, dézinguez, déchiquetez, émondez. Une demi-heure plus tard, Chrome replie ses bras sur son visage et écoute, le son des incendies, la clameur du souterrain, l’impérieuse musique qui n’est elle aussi que fréquences. Tout se mêle dans ses intestins, bouillonne, putréfié et liquéfié par l’acide.

Quelques minutes avant la douzième heure de la nuit, sa langue entre en action, forge la clé, la serrure et le chambranle, et Chrome transfigure son corps en porte vers la douzième heure de la nuit.

142. Les Douze Heures De Chrome A Tikal : Dixième Heure

Posted in demembrement with tags , on juillet 20, 2009 by 1000morts

Sa dixième heure est celle de la recomposition. Chrome, dispersé en cercle de champignons toxiques, de petits cônes  blancs, dans la poussière des spores, un Chrome d’ores végétal et déjà minéral, exhumé dans tout le catafalque horaire de la communion du corps avec lui-même.

C’est un Chrome épelé aux dix premières étapes d’une nuit bornée, que l’on sent épier les hurlements qui l’entourent. On a beau savoir le prix, se dit-il. On a beau savoir le prix, les dents n’en sont pas moins pointues.

Oui, résonne la voix du Passeur accroupi dans l’écho d’ombre. Les marques n’en sont pas moins profondes. Chrome est une écharde, un tesson, pense-t-il. Un morceau de charbon dans l’océan sous le volcan. Les six cents syllabes de son nom, les soixante voyelles de son nom, les six consonnes runiques de son nom, en ce réunis, dans la décombinaison de six caractères.

Le coffre s’ouvre avec trois clés, mais c’est pour la galerie, dit encore la voix dans l’oreille démantelée. Ton nom forge les clés, un premier passage puis tu devines tout.

Je devine tout.

Ta vie au rabais dans la mosaïque d’un musée mort.

139. Les Douze Heures De Chrome A Tikal : Neuvième Heure

Posted in meurtre with tags , on juillet 17, 2009 by 1000morts

Chrome retire son index enfoncé dans la poitrine de l’homme assis. Une pincée de poussière s’en échappe, vite envolée par le souffle au cœur des profondeurs. Es-tu mort, saleté, qu’il interroge.

Jamais, répond l’homme. Une vibration sur un câble bien trop bas pour toi, dans des strates dont tu n’as pas idée. Un câble qui relie ce qui n’est pas même un Plan.

Chrome se relève, essuie son doigt sur sa poitrine, tourne les talons et s’éloigne, lentement d’abord, puis ses pieds accélèrent le tempo, et il se retrouve sans trop savoir pourquoi à galoper vers un encadrement vaguement lumineux à l’opposé de l’entrée, une porte entrouverte, un sas. Chrome s’y engouffre, et tombe dans la dernière chausse-trappe du Tikal intérieur.

134. Les Douze Heures De Chrome A Tikal : Huitième Heure

Posted in sacrifice with tags , , on juillet 12, 2009 by 1000morts

L’homme dans son fauteuil roulant, l’homme aux moignons de doigt sur le second accoudoir. L’homme ne parle pas, mais il sait où se trouve Messie. Alors, où est-elle, demande Chrome.

L’homme assis ne répond pas. Il ne parle pas, mais il communique. Loin, pense-t-il, et la pensée de Messaline lointaine pénètre la pensée de Chrome.

Où ça, loin ?, se demande l’homme rafistolé debout. Ça veut dire quoi, loin, quand on a traversé la peau de Tikal pour déboucher dans les intestins des Plans ?

L’homme assis ne bronche pas, sa respiration sifflante, la main sans presque de doigt ne frémit pas au souffle du courant d’air étouffant. Son café fumant expurge l’oxygène et le remplace par des particules de cyanure. Peut-on se mithridatiser contre la vie, s’étonne Chrome.

Oui, à force de temps et de disparition de soi, répond l’homme plié. A force de faiblesse et de fleur de sel, dit-il en son for intérieur. A bout de patience.

Où est Messaline, redemande Chrome, inlassablement, minute après minute. Où est Messaline, martèle-t-il  Où est Messiaen. Où est la Danseuse, indic ?

Indic, oui, c’est bien cela, un indic, marmonne l’homme assis. Un indic, une saleté d’indic, une balance, une sœur Parque, un aveugle manchot mais qui a la vision, pas vrai ? L’homme rassis ricane intérieurement, et ses éclats résonnent dans la boîte crânienne de Chrome, qui hurle Pourquoi ne répondez-vous pas à ma putain de question.

Parce que la réponse tuerait plusieurs galaxies ; si Messaline revenait sur Tikal, voilà ce que cela signifierait. Mais je peux vous donner son prochain point de passage, si vous le désirez. Vous connaissez le prix, l’élément du troc, la mesure du sacrifice.

130. Les Douze Heures De Chrome A Tikal : Septième Heure

Posted in resurrection with tags , on juillet 8, 2009 by 1000morts

Des dizaines de mains agrippent son cadavre gluant, récoltent chaque débris d’os et grattent chaque encastrement de cervelle, tout est soigneusement répertorié, consigné, évalué, scanné et manipulé, assemblé, pensé, examiné et testé, tâté, refermé et soudé, jusqu’à ce que Chrome émerge sur la table d’opération tendue de velours vert. Un objet entouré d’autres objets, lames et scies mordantes, perceuses et visseuses, plaques de métal et feuilles d’or, des cheveux de teintes et textures très diverses, des champs dressés au regard, masques, gants, coudes qui actionnent des robinets dans la pénombre, mains levées et yeux écarquillés, tout se passe dans une lumière de nuit tombée en plein après-midi.

Chrome allongé ouvre les yeux, sa peau brille d’une clarté cendrée, ses narines palpitent à l’odeur âcre du cochon grillé, la première pensée de ses mains est pour son crâne, bien sûr. Il se touche la tête, fronce les sourcils. Et se pose la seule vraie question qui s’impose : qu’est-il devenu pour prix de toute information ? Car payer un prix est une chose ; rembourser les intérêts sur un emprunt que l’on n’a pas contracté, une autre.

La station assise est un supplice ; debout, pire encore. Il marche sur des clous rouillés, sa gorge est pâteuse et sa bouche lui semble comme si on avait relié son côlon directement à sa gorge. Nul mouvement ne trahit une présence – Chrome est seul assis dans la salle de réveil, le pavillon des catatoniques où se jouent des parties d’échecs horizontales. Où se délivrent les pires guerres, les conflits des nerfs avec eux-mêmes.

Il claudique vers un passage dans le mur le plus éloigné, où s’entredéchirent une obscurité plus profonde et les stroboscopes d’une ampoule nue au plafond. Droit sous la pluie de flashes, un pantin assis dans un fauteuil roulant. Vêtu d’une robe de chambre plutôt sale, barbe de huit jours, tonsure dans cheveux aile-de-corbeau, deux doigts de la main droite passés dans l’anse d’un mug fumant appuyé sur l’accoudoir ; l’autre main relâchée, paume vers le bas, sur le second accoudoir.

C’est lorsqu’il contourne la chaise pour faire face à l’indic que Chrome sent vraiment l’action du rasoir sur son échine ; qu’il abaisse son regard vers celui de l’indic qu’il plonge vraiment : un œil totalement blanc, l’autre pointé vers lui ; un œil tourné vers l’intérieur, l’autre braqué vers l’extérieur. Et Chrome ne parvient pas, à son grand dégoût, à déterminer par lequel il se sait transpercé.

122. Les Douze Heures De Chrome A Tikal : Sixième Heure

Posted in suicide with tags , , on juin 30, 2009 by 1000morts

Descente continue jusqu’à la Porte, enfin. Son étoile locuste brille sur le chambranle, accrochés aux murs du couloir des portraits vampires, les yeux suivent Chrome en mouvement, les crocs ressortent de la toile, horizontaux, pointés hérissés comme une haie du déshonneur.

Une plaque d’obsidienne brillant, impressionnante, sans fissure ni jointure d’aucune sorte avec son pourtour. Juste un dessin, trois lignes droites qui se rejoignent en deux points, et des étoiles cabalistiques, chutes de comètes, les météores interdits.

Chrome passe ses paumes doucement, caresse, examine les yeux collés aux fioritures. Hume le parfum de la silice, lèche la lave acide – ses papilles se rétractent en cascade – mais sèche sur le mode d’ouverture. Il vocalise les commandes usuelles, murmure, hurle, pratique les gestes et enchaînements de l’ennemi, s’arrache les cheveux et s’écorche les ongles sur l’aplat désespérément noir de l’obsidienne.

Puis il sort un flingue, plaque l’âme sur sa tempe, s’éparpille la cervelle sur un portrait qui se pourlèche les babines. Et la porte s’entrebâille.