172. La Prime Incarnation De Glass

La nuit brille son eau de jouvence devant le cinéma rétro. Des ampoules tout autour du billboard où flashe le titre du film. Ce soir : Les Grandes Cités Vides Sous La Lune. Demain : La Porte Etroite. L’odeur du marais gonfle ses narines. Une moiteur mêlée du bruit de la craie blanche et de l’ongle sur le tableau noir. Glauque est la couleur dominante. Le Rouquin prend place dans la file indienne qui s’étire depuis la seule et unique caisse de l’O’Farrell Theatre, tourne au coin de la rue, ressort de l’immeuble voisin par l’arrière-cour, passe deux fenêtre à guillotine, une porte-fenêtre du restaurant-bar Mitchell’s, serpente parmi les ruelles et les contre-allées. Glass intègre le cordon ombilical du commerce. Troque un morceau de peau tachetée contre une chance d’entrer.

On n’imaginerait pas qu’un tel boui-boui contienne autant de gens, qu’il pense. Ni qu’autant de gens voudraient entrer dans un tel claque. Glass passe sa main dans ses cheveux, poisseuse il la frotte contre sa cuisse en évitant de la regarder et profite du temps perdu pour mater le voisinage. La grande classe, quoi, se dit-il.

Du prolo, de la viande prête à régler son propre abattoir. Dis-leur merci et ils manieront eux-mêmes le gourdin et le hachoir. Et sauteront droit sur le crochet. Et partiront de bons rires dans la gorge du quidam final. Glass sourit amèrement et avance d’un pas, derrière une douairière endimanchée. Dentelles et frou-frou, comme si elle allait à la première d’un Clark Gable, cogite le Rouquin. Un pas encore, et il sera à la caisse. L’endimanchée fait un scandale parce qu’il n’y a pas de réduction pour les douairières. Il faut lui expliquer que la mort du mari ne lui réserve pas un siège au théâtre permanent, tout de même. Elle finit par entrer et c’est au tour de Glass.

– Un ticket, s’il vous plaît. Qu’est-ce qui se joue ?

– Vous savez pas lire ?

– Si, mais vous admettrez que le titre n’est pas parlant-parlant.

– Entrez, vous avez payé, vous verrez bien assez tôt.

Glass prend son bout de carton et part à l’aventure. Il tent l’entrée avec un billet trouvé roulé en boule dans sa poche, descend l’allée vers un rang du milieu et s’assied entre un gros caucasien qui renifle et un couple au genre non identifié qui se chipote. Les baignoires se remplissent, le rideau, d’un velours vert élimé, flotte sous l’oeil braqué de la poursuite. Les allées se remplissent, ça sent la bête humaine. Chaque interstice reçoit son morceau de chair. Les lumières s’éteignent. Et l’air commence à siffler. 

Une Réponse vers “172. La Prime Incarnation De Glass”

  1. Très bon texte!! style péchu! ça m’plait!

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