021. Tombeau Pour Henry North (2e Partie)

C’était la musique de sa mort, celle de son inhumation, de sa crémation, de toutes les formes de disparition de son corps. Il l’avait possédée, elle l’avait eu, dans les derniers retranchements de sa cendre. Il voyait encore son reflet en couleur dans la vitre sans tain, il percevait encore, la dernière chose qu’il abandonnait. « Vous saurez 30 secondes avant de mourir » : une phrase-vertige pour expliquer la perte.

C’était le son du remembrement. La vocifération du vide qui dévisse en lui-même. L’anéantissement de l’appétit, d’ores celui des hyènes insectueuses, et déjà la manière de ne plus s’entendre avec sa procréation. Il percutait dans sa boîte, pur produit de ses testicules ; amertume de se savoir là ; désespoir de la certitude d’être ailleurs.

C’était l’âge aussi, l’amer testament, quand on disperse. L’immaculée grappe de fruits qui s’échappe tendrement. A poil dans son ruisseau, on le fait se transmuter. Le peu du puits est toujours plus infini que ton enfer le plus intime. Dit-il à dieu, avant de vomir.

Henry North avait ses veines prolongées dans les sous-sols de toute l’Amérique latine, le Paraguay, les détestables dégénérescences de Montevideo, l’oubli dans les faubourgs de Brasilia, les labyrinthes du désir, Pérou, les plaines du Léthé au cœur du Chili, les bonds de géant qui créèrent l’Argentine, où l’on parle allemand, où l’on parle le langage secret du docteur Mengele.

Le froid en anneau autour de son doigt idoine. Il le repose pour que la chose absorbe une autre chaleur, puis s’en receint. Le feu venait de sous son dos : tellurique. La poussée des objets vivants creusait des galeries dans son socle, pénétrait les poches de sa veste en panne de velours, s’interstiçait en suivant les rayures de sa doublure de soie lilas, décousait l’une après l’autre les entrelacs qui en firent un homme qui marche, qui boite, qui erre sa silhouette dans ce qui ne fut jamais une rue. Entre les ossements concassés de sa ville. Tout un univers en petit tas, devant les portes, dans les entrebâillements, à cheval sur les appuis de fenêtre, dans un mouvement aussi figé qu’un cygne pris dans la glace.

Henry North se souvint de ses lettres. De sa couverture schizophrénique. Et de sa mort.

Une Réponse vers “021. Tombeau Pour Henry North (2e Partie)”

  1. […] Tombeau Pour Henry North (2e Partie) By 1000morts Post numéro 21 : savoir ce qu’on perd quand on meurt, ce sentiment de vertige devant le vide : l’idée vient […]

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